Texte intégral
R É P U B L I Q U E F R A N Ç A I S E
COUR D ' A P P E L D E B O R D E A U X
N° RG 24/00202 - N° Portalis DBVJ-V-B7I-N5YD
ORDONNANCE
Le SIX SEPTEMBRE DEUX MILLE VINGT QUATRE à 16 H 00
Nous, Emmanuel BREARD, conseiller à la Cour d'appel de Bordeaux, agissant par délégation de madame la première présidente de ladite Cour, assisté de François CHARTAUD, greffier,
En l'absence du Ministère Public, dûment avisé,
En présence de Monsieur [N] [H], représentant du Préfet de [Localité 1],
En présence de Madame [B] [W], interprète en langue arabe déclarée comprise par la personne retenue à l'inverse du Français, inscrite sur la liste des experts de la cour d'appel de Bordeaux,
En présence de Monsieur [Z] [E], né le 25 Mai 1985 à [Localité 2] (ALGÉRIE), de nationalité Algérienne, et de son conseil Maître Paul CESSO,
Vu la procédure suivie contre Monsieur [Z] [E], né le 25 Mai 1985 à [Localité 2] (ALGÉRIE), de nationalité Algérienne et l'arrêté préfectoral de reconduite à la frontière du 1er février 2024 visant l'intéressé,
Vu l'ordonnance rendue le 05 septembre 2024 à 11h45 par le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Bordeaux, ordonnant la prolongation de la rétention administrative de Monsieur [Z] [E], pour une durée de 30 jours supplémentaires,
Vu l'appel interjeté par le conseil de Monsieur [Z] [E]
né le 25 Mai 1985 à [Localité 2] (ALGÉRIE), de nationalité Algérienne, le 05 septembre 2024 à 13h55,
Vu l'avis de la date et de l'heure de l'audience prévue pour les débats donné aux parties,
Vu la plaidoirie de Maître Paul CESSO, conseil de Monsieur [Z] [E], ainsi que les observations de Monsieur [N] [H], représentant de la préfecture de [Localité 1] et les explications de Monsieur [Z] [E] qui a eu la parole en dernier,
A l'audience, Monsieur le Conseiller a indiqué que la décision serait rendue le 06 septembre 2024 à 16h00,
Avons rendu l'ordonnance suivante :
EXPOSE DES FAITS ET DE LA PROCEDURE
M. [Z] [E], né le 25 mai 1985 à [Localité 2] (Algérie),, a fait l'objet d'une décision de placement en rétention pris par M. le préfet de [Localité 1] le 5 août 2024.
Saisi d'une requête en prolongation de la rétention administrative pour une durée de 26 jours, le juge des libertés et de la détention de Bordeaux par ordonnance du 10 août 2024 a autorisé la prolongation pour 26 jours de la rétention administrative de l'intéressé, décision confirmée le 13 août suivant.
Par requête enregistrée au greffe le 4 septembre 2024 à 15 heures 52, M. le préfet de [Localité 1] a sollicité, au visa de l'article L.742-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (ci-après CESEDA), la prolongation de la rétention de l'intéressé dans des locaux ne relevant pas de l'administration pénitentiaire pendant une durée de 30 jours.
Par ordonnance rendue le 5 septembre 2024 à 11 heure 45, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Bordeaux a :
- accordé le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire à M. [E],
- déclaré recevable la requête précitée en prolongation de la rétention administrative du même,
- ordonné la prolongation de la rétention de M. [E], pour une durée de 30 jours,
- dit n'y avoir lieu à faire droit à la demande de M. [E] sur le fondement des articles 700 du code de procédure civile et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Par requête du 5 septembre 2024 à 13 heures 55, le conseil de M. [E], a interjeté appel de cette ordonnance, conclut à l'infirmation de la décision précitée et demande :
- le débouté du préfet de sa demande,
- à ce qu'il soit ordonné sa libération,
- à ce qu'il lui soit accordé l'aide juridictionnelle provisoire,
- la condamnation de l'Etat à verser au conseil la somme de 1.000 € sur le fondement de l'article 700 du code de procédure civile ensemble l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Au soutien de sa déclaration d'appel, ce conseil soutient en premier lieu que la délégation du signataire dont se prévaut la partie adverse n'est pas claire, en ce qu'il n'est pas indiqué en quoi l'intéressé, en l'occurrence M. [J], reçoit une telle délégation, notamment faute de mentionner le contentieux du CESEDA mais uniquement celui de l'éloignement et en considérant que l'éloignement fait partie de la section contentieux. Il estime que la confusion liée à cette délégation la rend illégale et n'a pas valablement saisie le premier juge.
De même, en vertu des articles L.741-3 et L.742-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il argue d'un défaut de perspective d'éloignement de son client.
Il rappelle qu'une demande auprès des autorités consulaires algériennes a été effectuée le 6 août 2024, mais que celles-ci n'ont été relancées que le 2 septembre suivant, soit en vue de la prolongation de la rétention et qu'il existe donc une carence de la part des autorités françaises.
Il indique qu'il n'existe aucune perspective raisonnable d'éloignement au vu de la situation diplomatique entre la France et l'Algérie, notamment du fait du désaccord à propos du Sahara Occidental, dont M. [E] se dit ressortissant. Il souligne que les décisions d'éloignement précédentes datant de 2021 et 2022 ont échoué de ce fait et que les assignations à résidence de novembre 2020 et février 2023 n'ont pas davantage abouti.
Le représentant du préfet conclut à la confirmation de l'ordonnance et réplique que la désignation du produite ayant permis la signature de la requête est claire et régulière et a désigné M. [J] sans difficulté en son article 5.
S'agissant des démarches en vue du départ de cette personne en rétention, il rappelle que le consulat algérien a été saisi aux fins d'obtenir un laissez-passer, mais qu'aucune réponse n'a été donnée aux services compétents par les autorités consulaires algériennes. Néanmoins, il souligne que la reconnaissance de l'intéressé par les autorités consulaires algériennes peut intervenir prochainement et que rien ne s'opposerait alors à son retour en Algérie. Aussi, il considère qu'aucun élément ne permet d'indiquer, notamment en l'absence d'annonce officielle par l'Algérie d'une suspension de la délivrance des laissez-passer, qu'il n'y aura pas de réponse positive, l'administration du pays d'accueil étant en outre souveraine en sa réponse et dans les délais pour donner celle-ci.
L'affaire a été mise en délibéré et le conseiller délégué de la première présidente a indiqué que la décision sera rendue par mise à disposition au greffe le 6 septembre 2024 à 16 heures 00.
MOTIFS DE LA DECISION
1 - Sur la recevabilité de l'appel
L'appel formé par M. [E], le 5 septembre 2024 est recevable comme étant intervenu dans le délai légal.
2 - Sur le fond
Il résulte de l'article L742-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le juge des libertés et de la détention peut, dans les mêmes conditions qu'à l'article L. 742-1, être à nouveau saisi aux fins de prolongation du maintien en rétention au-delà de trente jours, dans les cas suivants :
1° En cas d'urgence absolue ou de menace pour l'ordre public ;
2° Lorsque l'impossibilité d'exécuter la décision d'éloignement résulte de la perte ou de la destruction des documents de voyage de l'intéressé, de la dissimulation par celui-ci de son identité ou de l'obstruction volontaire faite à son éloignement ;
3° Lorsque la décision d'éloignement n'a pu être exécutée en raison :
a) du défaut de délivrance des documents de voyage par le consulat dont relève l'intéressé ou lorsque la délivrance des documents de voyage est intervenue trop tardivement pour procéder à l'exécution de la décision d'éloignement ;
b) de l'absence de moyens de transport.
L'étranger peut être maintenu à disposition de la justice dans les conditions prévues à l'article L. 742-2.
Si le juge ordonne la prolongation de la rétention, celle-ci court à compter de l'expiration de la précédente période de rétention et pour une nouvelle période d'une durée maximale de trente jours. La durée maximale de la rétention n'excède alors pas soixante jours.
Aux termes de l'article L741-3 du CESEDA, "un étranger ne peut être placé ou maintenu en rétention que pour le temps strictement nécessaire à son départ. L'administration doit exercer toute diligence à cet effet".
La cour constate en premier lieu qu'il ressort de l'article 5 de la délégation de signature contestée que M. [J] est désigné pour tous les affaires concernant la section éloignement. Le vocabulaire large employé par cette délégation ne pouvant qu'être volontaire, tout en restant néanmoins suffisamment explicite pour viser un ensemble de compétences, il ne saurait être reproché une absence de clarté et le fait, au vu des compétences citées en premier lieu, que celles-ci sont comprises dans la délégation.
Il s'ensuit que ce reproche soutenu par le conseil de M. [E] lors des débats n'est pas fondé, que ce chef de demande doit être rejeté et la décision attaquée confirmée de ce chef.
La cour constate en second lieu, s'agissant des conditions liées à l'article L.742-4 du CESEDA, que M. [E] ne justifie d'aucun document d'identité valable, la seule contestation de sa nationalité algérienne et sa revendication d'appartenance à un pays dénommé Sahara occidentale ne saurait être suffisante.
Il n'est pas davantage établi au vu de la demande adressée aux autorités algériennes, de la relance en date du 2 septembre 2024 que ces démarches soient vouées à l'échec, ce d'autant que les autorités diplomatiques algérienne, souveraines en la matière, n'ont ni refusé la demande adressée, ni leur compétence, indiquant seulement que des démarches d'identification étaient en cours.
Dès lors, ce moyen sera également rejeté et la décision attaquée confirmée de ce chef.
3 - Sur les demandes connexes
L'article 700 du code de procédure civile dispose « Le juge condamne la partie tenue aux dépens ou qui perd son procès à payer :
1° A l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens ;
2° Et, le cas échéant, à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle partielle ou totale une somme au titre des honoraires et frais, non compris dans les dépens, que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Dans ce cas, il est procédé comme il est dit aux alinéas 3 et 4 de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 .
Dans tous les cas, le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à ces condamnations.
Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent.
La somme allouée au titre du 2° ne peut être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 % ».
L'article 37 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 prévoit que « les auxiliaires de justice rémunérés selon un tarif peuvent renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et poursuivre contre la partie condamnée aux dépens et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle le recouvrement des émoluments auxquels ils peuvent prétendre.
Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation.
Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'Etat.
Si, à l'issue du délai de quatre ans à compter du jour où la décision est passée en force de chose jugée, l'avocat n'a pas demandé le versement de tout ou partie de la part contributive de l'Etat, il est réputé avoir renoncé à celle-ci.
Un décret en Conseil d'Etat fixe, en tant que de besoin, les modalités d'application du présent article ».
Aux termes de l'article 38 alinéa 1er de la loi n°55-366 du 3 avril 1955, " Toute action portée devant les tribunaux de l'ordre judiciaire et tendant à faire déclarer l'Etat créancier ou débiteur pour des causes étrangères à l'impôt et au domaine doit, sauf exception prévue par la loi, être intentée à peine de nullité par ou contre l'agent judiciaire de l'Etat. "
La cour constate en premier lieu, s'agissant d'une demande en dommages et intérêts précisée à l'encontre de l'Etat lors des débats, que celle-ci n'a pas été intentée à l'encontre de l'agent judiciaire de l'Etat, alors qu'aucune disposition du CESEDA ne vient déroger au texte précité du 3 avril 1955.
C'est pourquoi, au vu de l'article 38 alinéa 1er de la loi du 3 avril 1955 précitée, cette demande sera déclarée nulle et rejetée.
A titre superfétatoire, il sera relevé que la demande faite au titre des frais irrépétibles au profit du conseil de l'appelant n'est qu'une possibilité offerte à la cour, qui n'a donc aucune obligation en la matière en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et 700 du code de procédure civile, y compris en attribuant ces montants non à l'auxiliaire de justice, mais à son client.
Ainsi, il sera relevé en particulier, quel que soit le mérite du conseil, que l'équité contraint la juridiction à relever que M. [E] fait toujours l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, permettant, si ces injonctions ne sont pas respectées dans un bref délai, le prononcé d'une nouvelle mesure de rétention à l'égard de l'intéressé. Dès lors, la même équité ne saurait exiger une condamnation de l'Etat français, représenté par son agent judiciaire à la moindre somme au titre des frais irrépétibles.
De même, il n'y a pas lieu d'ordonner l'aide juridictionnelle à titre provisoire, l'assistance du conseil se déroulant dans le cadre de la permanence et l'aide juridictionnelle étant de droit à ce titre ce qui sera constaté par la présente décision.
Il conviendra, par ailleurs, de constater que M. [E] le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, en raison de la désignation de son conseil au titre de la permanence..
PAR CES MOTIFS,
Statuant après débats en audience publique par ordonnance contradictoire mise à la disposition au greffe après avis aux parties
Déclarons l'appel recevable,
Confirmons l'ordonnance juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Bordeaux en date du 5 septembre 2024,
y ajoutant,
Constatons la nullité de la demande faite au titre des frais irrépétibles du conseil de M. [E] à l'encontre de l'Etat français,
La rejetons,
Constatons que M [E] bénéficie de l'aide juridictionnelle,
Disons que la présente ordonnance sera notifiée par le greffe en application de l'article R.743-19 du Code de l'Entrée et du Séjour des Étrangers et du Droit d'Asile,
Le Greffier, Le Conseiller délégué,